by Tony Nardi


LETTER ONE

(Film Version in English)

at LES RENDEZ-VOUS DU CINEMA QUÉBÉCOIS

February 20, 2011 at 14:30 (2:30PM) at the ONF/NFB Cinema

Screening will be followed by a debate/panel with Tony Nardi, Raymond Cloutier, Denis Chouinard and David Gow, moderated by Denys Desjardins.

 

 

Letter Three: Colère noire
VOIR.ca / Paratheatre/
Philippe Couture

5 juin 2010

Chaque fois qu'on parle de l'acteur canadien anglais Tony Nardi, on souligne ses origines italiennes. Je me suis demandé quelques fois d'où vient cette insistance à souligner cette particularité culturelle, alors que Nardi est un vrai Torontois, qui a vécu presque toute sa vie au Canada. Mais il est vrai qu'il n'a rien du flegme brittannique de certains de ses collègues canadiens-anglais. Chez lui, le geste et l'énergie sont d'une indéniable latinité, et sa colère gronde au rythme du tambour battant. Ceux qui ne voient pas de théâtre dans la série de lettres qu'il lit, ou plutôt qu'il performe depuis plusieurs mois entre Toronto et Montréal doivent être sourds ou aveugles. Sa Letter Three nous arrive en plein cœur du Festival TransAmériques; une occasion formidable de la faire entendre à un plus vaste public.

Passons vite sur les qualités de présence et la fougue du comédien, car ce serait oublier l'essentiel. Ce qui compte, c'est que Tony Nardi dit des choses importantes, que personne d'autre que lui n'ose dire avec autant de passion. Sa Letter Three ratisse large; il y aborde tout autant l'absence de véritable culture canadienne, ou plutôt l'absence de valorisation de la véritable culture canadienne, que l'hypocrisie et l'incompétence des dirigeants des institutions et des organismes de financement de la culture, ainsi que la piètre place de l'artiste dans la société canadienne et le manque de courage d'un milieu théâtral incapable de débattre et d'accepter la critique. Si vous permettez, je me contenterai ici de résumer et remettre en contexte les principales idées-force de la lettre de Nardi, car elles correspondent assez bien à mes propres idées sur la question. Je vous les soumets pour réflexion.

Première idée à méditer: le Canada ne propagerait qu'une culture d'«emprunt», calquée sur la culture américaine ou européenne, dans un esprit de soumission à la mère patrie. C'est là une thèse que Nardi évoquait déjà dans la Letter Two (vue cet automne à l'Espace Libre), et qui n'est pas neuve, bien qu'il la mette particulièrement bien en lumière. Le pire, selon Nardi, c'est toutefois l'absence de lucidité du milieu artistique sur cette question. Dans les discours officiels, dans les conversations privées, tout se passe comme si la culture canadienne était unique, merveilleuse et innovante. Nardi constate le contraire. Et bien qu'il parle ici du cas spécifique du Canada anglais, il nous renvoie à nous-mêmes, québécois francophones dont la situation n'est pas si différente. Combien d'objets artistiques inachevés, convenus et sans surprise sont glorifiés chaque jour dans la Belle Province sous couvert de protéger et valoriser notre culture minoritaire? Sommes-nous affranchis de notre complexe d'infériorité par rapport à la France? Sur cette question, j'aurais tendance à porter un jugement moins catégorique que Nardi. Car si les Québécois envient aux Français leurs structures de production théâtrale et leurs politiques culturelles, et s'ils sont influencés par la France d'une manière ou d'une autre, je ne crois pas qu'on puisse encore parler d'«asservissement culturel». Notre industrie du divertissement, par contre, se contente souvent de calquer bêtement l'autre grand impérialiste culturel, les Etats-Unis, et ça me semble bien plus préoccupant que notre attachement à certains codes du théâtre français. Et comme cette culture du divertissement contamine de plus en plus le théâtre, il est bon d'en discuter abondamment.

Deuxième idée à méditer: les institutions culturelles et les organismes de financement sont-ils au service d'un art authentique et ancré dans sa société ? Voilà la question essentielle posée par la Letter Three. On pourrait la poser autrement, et Nardi en évoque différents angles, mais l'essentiel est qu'elle met en doute les orientations des jurys de pairs et des directions artistiques des théâtres. Dans ces organisme, malgré la bonne volonté des gens en poste, Nardi constate qu'on détermine souvent l'octroi de subventions selon des critères discutables. Il raconte en détail ses tentatives de financer son projet de lettres, interprétant lui-même tous les interlocuteurs contre qui il s'est buté, de manière un brin caricaturale mais savoureuse. Toujours le même verdict, exprimé avec les mêmes mots, ou presque: «Nous aimerions vous aider, mais le jury n'a pas retenu votre projet.» «Pourquoi n'écris-tu pas une vraie pièce de théâtre?», lui ont dit certains. «Tu pourrais aller prendre des cours de jeu à Chicago», lui ont dit d'autres. Nardi, rappelons-le, a joué dans plus de 60 pièces de théâtre en carrière. Les exemples sont grossiers, certes, mais ils sont véridiques, semble-t-il, et Nardi les utilise pour montrer à quel point les gens qui siègent sur les comités artistiques et les jurys ont des idées préconçues sur le théâtre et sur les attentes du public. L'argument massue, toujours, est cette ritournelle bien connue: «le public ne veut pas de ça». Maladies fortement répandues que celles de la dictature du public et de l'obsession de la rentabilité de l'art en fonction d'une demande supposément bien définie.

Troisième idée à méditer: le milieu artistique lui-même ne cherche pas à se sortir du bourbier et refuse toute parole divergente. C'est un autre cheval de bataille de Nardi, qui raconte ici le désaveu de ses pairs et le malaise que certains d'entre eux éprouvent à le côtoyer depuis qu'il s'est mis à exprimer sa colère. L'absence de débat et de remise en question n'aide en rien à propulser le théâtre canadien vers le haut, nous en conviendrons avec ce cher Nardi, dont la colère est dérangeante mais essentielle.

J'ai malheureusement dû rater la discussion qui a suivi la performance hier soir. Mais l'aventure se répète ce soir à l'Espace Libre, et ceux qui s'y rendront seront conviés à un échange animé par Paul Lefebvre après la représentation. Allez-y armé de votre propre colère et de vos réflexions les plus inspirées. Ça fait du bien.



 




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