Letter two - Lettre nº 2 - Tony Nardi - Espace Libre
01 septembre 2009
Yves Rousseau
Le Quatrième
Avec Lettre nº 2, Tony Nardi dit bien haut ce que plusieurs semblent penser tout bas à propos de la sclérose et du formatage générique des arts de la scène, entre autres errances identitaires canadiennes.
Comment cerner et résumer un tel déferlement en verve truculente, lucide et incarnée? Devant vous, un lutrin avec un vieux portable sur lequel défile le texte, puis les sous- titres projetés en arrière-plan. C'est tout. Puis lui, là, au poste du combattant, poste qu'il ne quittera qu'une fois présentation et discussion terminée, bien tard en soirée.
C'est un une tornade de mots, un cyclone d'ironie, un ouragan de remise en question de la pratique théâtrale , un typhon protestataire, un tremblement de terre de magnitude exponentielle auquel n'échappe aucun fondement, aucune pseudodoctrine, même des plus atavique et incrustée.
Étourdissant et fiévreux déluge verbal de plus de deux heures, charge iconoclaste à fond de train sur les idées reçues : Tony Nardi part des prémisses du silence et de l'obéissance, valeurs acquises par les bons écoliers bien domestiqués que furent artisans et spectateurs, en tant qu'héritage de réflexes conditionnés sociétaux, comme fondement (entre autres) explicatif du figement d'un milieu théâtral complètement sclérosé d'idées reçues, de pratiques étouffantes et convenues.
Refus du beau risque, initiatives et originalités écrasées par la chape de plomb du moule de la commercialisation, conservatisme des producteurs, formule théâtrale à abonnés et réactionnaires recettes de remplissage, programmations coulées dans le ciment selon une prédictibilité artistique vénéneuse, tout cela piloté par une armée de marketeux, l'ensemble selon un procédé d'homéostasie en autodigestion, ou chacun protège ses petits acquis, sa place, sous l'imperméable loi du silence et de l'omerta envers les contestataires du milieu. Vicieux cercle...
Tout y passe : le casting théâtral selon une typologie ethnique stéréotypée, laissant peu de place à de nouveaux arrivants qualifiés ou à l'opposé encore pire, patronage aux effluves de valeurs canadiennes politiquement correctes sentant le quota ethnique artificiel et affecté en pseudo-intégration ridicule et complètement surfaite; les distributions parfaitement conscientes des limites de mise-en-scène complètement édulcorée, mais jouant le jeu du déni et du « ferme ta gueule si tu veux rester dans la gang », avec l'espoir que critiques ringards et amateurs roupillant n'y voient que du feu, dans une société ou fréquenter le théâtre s'apparente plus à un geste de standing social, qu'à un véritable acte d'identification, d'appartenance et d'adhérence face à une culture et un art, face à des artistes qu'on aime « voir » (star system) mais dont on ne veut pas entendre la parole véritable.
Art bibelot, figé dans le temps, « straight-jacket of cultural stereotyping », avec des metteurs en scène « jack of all trades » dirigeant n'importe quoi, souvent dans des genres en dehors de leur zone de compétence, et descendant conséquemment l'œuvre à leur niveau de compréhension, dans un pays à l'histoire tellement jeune ou n'importe quel poseur possédant un minimum de culture passe facilement pour un « expert ». Voilà la thèse.
Le Canada (anglais) est présenté comme parfait exemple d'auto-colonialisme culturel néo-britannique, avec par exemple certains classiques livrés avec geste et langue d'emprunt, aussi fabriqué que notre français « international » de doublage, avec des œuvres qui plutôt de participer d'une appropriation, d'une intégration et assimilation, restent de désincarnés monuments de platitude en singeries d'un non-lieu culturel théorique.
Et la critique d'y participer, argue t-on, avec une vision éculée, figée, de ce que devrait être le jeu, la diction, le rendu ? Nardi explore ici particulièrement la réception plutôt tiède qui fut réservée à certaines prestations de commedia dell'arte à Toronto, qui d'art impertinent, impétueux, sans quatrième mur, ancré dans la réalité culturelle, sociale et politique locale dans sa forme réelle et véritable, serait ici transformée - en terme d'attentes et dictats des bonzes du milieu face à cette prestation éclatée - en triste concept muséal saupoudré de pseudo lazzis et de mirifiques costumes archaïques et autres pratiques livresques. L'auteur procède d'une analogie avec le Jazz, en comparant cycle prévisible et convenu d'improvisation, en copier-coller importé de modèles externes, versus communion exutoire et virtuose entre musiciens, funambules, fildeféristes de l'écoute et du mariage des interventions découlant de leur particularité identitaire et culturelle locale assimilées et intégrées , marchant en équilibre fragile au-dessus de l'abîme du beau risque, de l'incarnation, de l'habité. Art mort, versus art vivant? Art extérieur, plaqué, vitrine stérile et décorative, versus substance existentielle et identitaire ?
Loin de cet idéal, il y aurait en commedia au Canada, non pas l'absence nécessaire du quatrième mur, mais un système unique du double quatrième mur : le premier, qu'on prétend briser devant le deuxième, avec un public imaginaire entre les deux, tout cela coulé dans le ciment de l'immobilisme créatif canadien envahissant l'ensemble du milieu.
Splendide trublion, Chevalier de l'absolu, dans l'humilité de la continuité et du Ars longa, vita brevis, l'argumentation de Nardi, qu'on effleure ici à peine bien humblement, n'a rien de la conférence thématique, logique et ordonnée. Pensez plutôt à une dantesque aria traçant une fresque schizokaléidoscopique d'un panorama, un feu d'artifice aux éclats issus d'un Pulcinella blessé et outragé dans la violation de la substance d'un art trahi, unclown triste et harassé paradoxalement drôle et poignant, une véritable commedia en sous-texte. Les acteurs du désastre allégué deviennent les « fantômes » du récit (dont on laisse parfois deviner l'identité) d'un conte dantesque en dérision joyeusement triste - langage apocalyptique de métaphores en tragédie intérieure pour voyage en enfer - dans un festival truculent alternant digressions en tournage autour du pot et charges cyniquesenflammées, tout cela peignant pourtant étonnamment la fresque expressionniste hallucinée de l'état des lieux.
Malgré que le contexte de base évoqué ne tournasse essentiellement autour de la satellitaire identité et réalité anglo-canadienne, il y a une indéniable universalité dans le propos de Tony Nardi dans cette ère d'impérialisme (du Show Bizz) culturel de masse , sous la commercialisation de l'art et du théâtre de formule, replié, désengagé et élaboré comme un produit consommable parmi tant d'autres, et non un élément fondamental d'une identité vraie.
La présentation, et le débat ayant suivi ont semblé captiver tout autant artisans qu'amateurs d'art...
Face à ses propos, monsieur Nardi rapporte moult réactions des médias, mais semble-t-il, aucune dudit « milieu »...
Captivante soirée, d'accord ou pas, voilà certainement de quoi lancer le débat...
NDLR : La présentation est en anglais sous-titré, mais le débat suivant la pièce est en français.
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De et avec Tony Nardi
31 août, 2, 4 et 5 sept. 2009
Espace Libre
1945, rue Fullum
Billeterie : 514-521-4191